Le baiser – Victor Hugo

Dernière mise à jour - 5 mai 2024 6h18

Il est au doux pays de France
Un monument plus vieux que Rome,
Le mont Palatin, le mont de marbre
Où fut foulé l’amour premier.

Ce monument, c’est le baiser.
Le premier baiser sur la terre,
Ce baiser que la lèvre austère
De la mère donne au nouveau-né.

Ce baiser qui désaltère,
Ou qui fait vivre, ou qui fait croire,
Baiser de la sœur, baiser de la mère,
Baiser d’amant ou de victoire.

Baiser saint d’amour partagé,
De lèvres closes, d’yeux ouverts ;
Avec le rire, avec la fête,
Baiser d’enfant, baiser de père.

Oh ! de tous les baisers bénis,
Le baiser d’amour est le maître.
Il fait naître les autres,
Et c’est le seul qui ne périt.

Ô dix-huit cent soixante-quatre,
Année terrible, année forte !
J’ai vu la France grande et libre
Et le genre humain fraternel.

Je vois le peuple qui travaille,
Je vois la France qui gouverne.
Ô lèvres humaines, je vous aime !
L’avenir, j’y crois, je le vois.

Et je vous salue, ô lèvres
Avec le baiser d’amour.

Dans ce baiser où tout est dit,
Dans ce baiser où tout se tait,
Dans ce baiser qui dit l’honneur,
Dans ce baiser qui dit la vie,

L’âme descend jusqu’au sourire,
Et tout l’enfer fuit devant elle,
Et tout l’enfer tressaille, et l’on sent
Que l’âme est belle et qu’elle expire.

Ô les lèvres ! les chastes lèvres !
Toutes les lèvres ! toutes les bouches !
Celles des vierges et celles des mères,
Celles des hommes, celles des femmes,

Et le mâle, et la bouche rose,
Et la bouche du vieillard blême,
Et le baiser des malades,
Et le baiser du premier rêve.

Le premier baiser d’agonie,
Le baiser triste qui s’envole,
Le baiser d’amour qui se cache,
Le baiser volé, le baiser donné,

Le baiser qui part du cœur même,
Le baiser d’amour infini.
Les lèvres, c’est la rose close ;
Le baiser, c’est la rose ouverte.

Ô lèvres humaines, vous êtes
La porte ouverte à l’infini !
Le baiser fait d’un gouffre un abîme,
Il fait du ciel un précipice.

Avec lui l’homme est un génie,
Avec lui l’homme est un abîme,
Avec lui l’homme est une étoile ;
Avec lui l’homme est un serpent.

L’enfer, c’est le baiser sans pudeur,
Le baiser de la bête immonde,
Le baiser impur de la brute,
Le baiser des buveurs d’opium.

Ce baiser qui trouble la raison,
Ce baiser qui détruit l’âme,
Ce baiser qui fait la tempête,
Ce baiser qui brise la chaîne,

Ce baiser qui fait le prêtre,
Ce baiser qui fait le soldat,
Ce baiser qui fait le poète,
Ce baiser qui fait le génie.

Le baiser qui fait la science,
Le baiser qui fait la vertu,
Le baiser qui fait l’ignorance,
Le baiser qui fait la misère.

Le baiser qui fait l’anarchie,
Le baiser qui fait la ruine,
Le baiser qui fait la justice,
Le baiser qui fait le crime.

Le baiser qui fait l’enfant,
Le baiser qui fait le père,
Le baiser qui fait l’homme,
Le baiser qui fait le vieillard.

Le baiser de l’amour est le baiser suprême.
Le baiser de l’amour contient tous les autres.
Dans le baiser de l’amour est la liberté.

Ô lèvres humaines, ne vous lassez pas.
Le baiser d’amour est éternel.
Et dans l’éternité, ô lèvres humaines,
Vous vivrez, vous serez, vous baiserez encore.

Ô lèvres humaines, je vous salue
Avec le baiser d’amour.