Ce siècle avait deux ans – Victor Hugo

Dernière mise à jour - 19 février 2024 6h50

Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
Le front de l’empereur brisait le masque étroit.

Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,
Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix.

– L’enfant était fragile, et, quand sonnait l’alarme,
Sa mère s’éveillait tout effrayée et larmes
Du fond de l’avenir, d’un geste menaçant,
Semblaient lui dire : « Hâte-toi de rendre au sang
Ce qu’il t’a confié pour qu’il vive en ton être. »

Les médecins donnaient peu d’espoir de le voir naître.
Il devint son sauveur, et, pour l’envelopper,
Le mit dans un tiroir, où l’on prétend frapper
Des chiffres matelots, des lettres capitaines,
Des lettres officiers et des chiffres, sans gênes
L’enfant, dans cette étrange et nouvelle maison,
Se réchauffa, grandit, but et mangea du son.

– Tandis que, chaque nuit, par la fenêtre ouverte,
Des voleurs de grand chemin, bande de la clarté,
Venaient le regarder, murmurant en passant :
« Regardez le gros-bec que l’on voit quelquefois
Dans les trous de la rue, ou caché dans les bois !

L’heure de la sortie est, aujourd’hui c’est la vôtre. »
L’enfant disait : « Moi, je ne veux pas sortir. »

Ils se sauvaient tous deux par la petite porte,
Et, tout là-haut, riant à ce qu’il voulait faire,
Des fenêtres du ciel, deux anges descendaient,
Eux aussi, se montrant en veste légère.
Les anges s’éloignaient en laissant tomber
Une chandelle éteinte à la main du soldat.

Et lui, tout étonné de ce qu’il avait fait,
Croyant qu’on l’appelait, se réveillait.